Bangkok décalé, Kalabok le vieux marché des coiffeurs

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Il est toujours surprenant de s’apercevoir que malgré des modifications brutales dans le paysage urbain, il demeure souvent des traces de pratiques que l’on pensait révolu. En effet, alors que bon nombre de quartiers de Bangkok subissent la loi des promoteurs qui construisent jours après jours des condominiums plus fastueux les uns que les autres, il y a des espaces, où des pratiques d’antan s’ingénient à résister à la modernité galopante. C’est le cas du Singha Market ou anciennement le Kalabok Market.

Situé dans un espace restreint, entre le marché de Saengthip et le khlong de Phra Khanong, il est réfugié sous le pont menant la Sukhumvit Road à Nuts. Pour les non-initiés à la géographie de la Cité des Anges (autre nom de Bangkok), il faut s’imaginer un pont de rocade traversant un quartier populaire où doivent cohabiter véhicules à deux ou quatre roues, dessertes rapides, marchés, petites échoppes, lieux d’habitations, BTS, etc. On comprend que le marché de Kalabok s’est glissé dans un interstice très étroit, sur le côté droit, une route, sur le côté gauche, une autre route, au-dessus de lui, une voie rapide, en son cœur une route. Si le véhicule est donc roi, il n’a pas délogé les restes de ce vieux marché, trace de ces quartiers qui était dessiné alors par des corps de métiers.

En effet, Kalabok signifie en thaï, coiffeur, nous voici donc dans un des plus vieux marchés de Bangkok où les seuls biens vendus sont la coupe de cheveux, le rasage et le nettoyage des oreilles. Comme chacun sait, la géographie d’une ville a souvent été construite par le corporatisme, ici, le quartier des tailleurs, là-bas, celui des chaudronniers, etc. Le marché Kalabok est donc encore une de ces traces. On y devine une quinzaine de petits salons, où les hommes et enfants viennent se faire couper ou raser. Pas de vitrine pour la plupart, sièges inclinables datant de plusieurs générations mais toujours opérationnels, mousse à raser au parfum d’antan, blaireau, eau de toilette, rasoir effilé, peigne noir, ciseau droit, etc. La salle d’attente est coincée entre le marchand de fruits et de légumes. Les salons ne mesurent pas plus de quelques mètres carrés, ils restent suffisamment grands pour que tous et toutes puissent s’entendre et partager les propos les plus anodins. Parfois, une moto passe, une voiture au pot d’échappement calaminé coupent la conversation, mais peu importe, ici on se fait couper les cheveux depuis tant de générations, que ce n’est pas cette intrusion qui peut perturber l’ordre établi. Les prix bâtent toutes concurrences. Pas de climatisation, pas de grand shampoing aux flagrances fruitées, non ici on coupe à sec. Pour le rasage c’est aussi à l’ancienne, de la mousse, un linge humide, un peu d’eau de Cologne pour calmer le feu du rasoir … Pour les coupes, nous ne sommes pas dans les catalogues de la dernière vague, de la dernière mèche au style Avalon, on fait dans le pratique, on dégage les oreilles, la frange est coupée court et au diable les effets de style, on ne vient pas ici pour ça !

L’une des pratiques les plus étranges pour un œil européen est sans aucun doute le nettoyage des oreilles ? Nettoyer n’est pas le terme exact, mais plutôt le curetage. Le coiffeur se transforme alors en un ORL peu avenant, éclairant le conduit auditif avec une lampe frontale puissante. Il enfonce, il cure, faisant des va-et -vient avec une tige métallique d’une dizaine de centimètres. On regarde avec stupeur et on se dit que si la coupe de cheveux ou le rasage peuvent être un moment sympathique, l’appréhension d’une telle pénétration ou d’une telle opération pousse à la réflexion.

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